CAYENNE, Guyanne – La communauté haitienne en Guyanne salue l’exploit de l’étudiante haïtienne Winslow Nitza Carmela Cavalier qui a remporté le concours « Jeune écrivain Guyannais 2020 » de la catégorie « nouvelle».

Le corps d’une amérindienne

Sous un soleil de plomb, une multitude de cicatrices spiralait tout son corps. Elle était mi-nue. Mi-lune. Mi-soleil. Mi-ange. Mi-déesse. Elle était belle. Elle venait sûrement de la voûte céleste ! Elle portait un tissu qui cachait uniquement sa vulve, un brayet.

Assise sur un rocher, pensive, elle respirait lentement l’air que lui offrait le fleuve du Maroni. Elle tournait à peine la tête quand elle remarqua ce regard posé sur elle. Comme si ce regard voulait lire toute son âme. Elle sourit de douleur et continuait sa contemplation.

Le jeune homme derrière lui était rempli de curiosité. Il était d’un teint foncé. Il était excessivement haut. Il avait des « dread locks » qui pendaient jusqu’à ses fesses. Il était fort musclé. Il portait un jean bleu et un maillot jaune-citron. Il avait un visage légèrement allongé qui hébergeait des yeux en amande, un nez épais et une bouche pulpeuse. Un vrai nègre, comme on aime le dire.

Ce bushinengué venait pour la troisième fois au bord du fleuve, mais il n’avait jamais vu une aussi belle créature. Il était rempli d’interrogations. Il regardait ce corps qui avoisine ses yeux avec une attention calculée.
Pourquoi tant de cicatrices ? se disait-il. Pourquoi tant de tatouages ? Il avançait vers le corps presqu’inerte comme pour chercher des réponses à ses interrogations.

– Salutation mademoiselle !
– …

Elle resta muette. La parole semblait ne rien vouloir dire pour elle. Elle était très loin, en train de chercher de belles histoires dans la profondeur du ciel, du soleil, et des nuages. Des histoires qui, peut-être, enjoliveraient sa vie.

– Bonjour mademoiselle ! Relançait le jeune bushinengué, comme pour la rassurer qu’elle n’était pas seule au monde.
– Bonjour…

…un long silence se pesait entre les deux jeunes gens. Une énergie transcendante venait y mettre la plus grande douceur. Le soleil changeait de direction quand l’eau du fleuve se mit à danser la danse des vagues. Le flux et le reflux de l’eau illustraient le battement de cœur de la jeune amérindienne. Pas d’autre chose que le fleuve du Maroni pour traduire son état d’âme.

La jeune femme commençait à parler… L’expression de son visage dégageait une certaine ambiguïté. Un mélange « tribulations-douleurs-joies ».

– Partez !
– Pourquoi partirais-je ?
– Partez !
– Je ne veux pas partir Mademoiselle.

Il se rapprochait de plus en plus d’elle et essayait d’effleurer ses cheveux, avec tout le retenu que l’acte demande. Il paraissait respectueux. Et la jeune amérindienne n’avait dégagé aucun signe d’inquiétudes.

– Pardonnez-moi mon indiscrétion Mademoiselle ? Pourquoi portez-vous ces tatouages ? et quelles sont les origines de vos cicatrices ? j’ai l’impression que votre vie fut/est une torture…
– Est-ce important de savoir ? c’est toute une histoire…
– Oui, votre corps dégage une sorte de parole muette ; à vous de l’extérioriser. J’aimerais connaitre cette histoire, votre histoire.

La jeune Lune demeurait interdite face aux propos de l’étranger. Elle avait le corps à demi tourné n’osant le fixé directement. Elle essayait plusieurs fois une parole, qu’elle n’eut pas le courage de finir… Enfin, Elle fit un effort pour s’écrier rageusement : « L’histoire ! L’histoire ! Maudite histoire ! »

– Maudite histoire… reprit-elle en reprenant son calme.

– Laissez-moi vous aider… Lâchait le jeune homme, jeune Soleil qui sentait l’obligation d’éclairer les propos de son interlocutrice.
– Hmm
– Euh… Pourquoi portez-vous ce tatouage sur votre front ? que veut-il dire ? Pourquoi ces tracés ?

– …Un tatouage sur mon front pour dire que je suis descendante des « Kali’na ». Le tatouage fait partie de notre identité. Notre peuple habite ce territoire depuis le VIIème siècle simultanément avec le peuple « Wayana ». Nous retraçons notre histoire, nous faisons vivre nos traditions de différentes manières. Ce dessin sur mon front en est une. Il illustre la céramique kali’na du littoral oriental de Guyane. La céramique Kali’na est tout un art qui porte sur son dos un peuple céramiste acharné.

– Et que veux dire exactement cette illustration ?
– L’illustration de cette céramique Kali’na est comme le fruit des interactions et des influences que notre peuple a connues avant et après l’invasion des européens. Il faut vous dire que nous avons plusieurs façons de représenter cette culture archéologique. C’est une continuité entre les cultures archéologiques et les peuples actuels sur le littoral. Globalement, je peux vous dire que c’est un style ethnique.

– Vous me dites que vous avez plusieurs façons de représenter cette culture, intéressant ! Pouvez-vous m’en énumérez quelques-unes Mademoiselle ?

– Bien sûr… Nous avons des poteries, des grands vases tels, samaku, maka, waresa, qui sont utilisés pour cuire et stocker de la bière de manioc nommé kasili. Ce qu’il faut retenir, ils servaient autrefois de récipients d’inhumation.

Le jeune bushinengué suspendait son attention aux lèvres de la jeune amérindienne qui semblait retrouver la joie de vivre en racontant son histoire.

– Nous avons également « le décor peint » comme forme de représentation.

Elle se tourna avec transport pour montrer à son compagnon le tatouage qui était au centre de son dos. C’était l’illustration d’un ancien rituel. L’emblème d’une plante. Le piment.

– Je suis une fille qui veut toujours me défendre. Une fille qui ne me laisse pas faire. Alors, mon père me l’a dessiné pour symboliser ma façon d’être, et ainsi inviter l’énergie de nos Ancêtres à venir renforcer mon caractère. D’autant plus, garder ce rituel, c’est aussi défendre notre culture.

Il rapprocha ses yeux plus près de son dos. Il sentait naitre en lui des mouvements tumultueux. Tout son être était glacé par la chaleur de cette créature fortement intrigante qui était assise près de lui. Il s’écarta d’elle, bouche entrouverte, avec tremblement… Il continue la conversation pour briser l’impertinence de ses intentions.

– Mademoiselle !
– Oui !
– N’y a-t-il pas d’autres représentations du « décor peint » ?

– Oui oui… il y a le dessin kali’na mettant en œuvre un tracé fin curviligne, ayant des motifs complexes, placé le plus souvent sur des céramiques lors des grandes cérémonies de deuils… S’ajoute à la liste le dessin des motifs ornant ordinairement l’intérieur des bols à kasili et des jattes palapi. Les tracés prennent la forme de courbes élégantes, formant un troisième élément de décor, ayant une représentation majoritaire par rapport aux autres. Il peut être le plus intéressant suivant qu’il permettrait le mieux de caractériser le « style kali’na »… … Je dois me laver…

Elle disait cela tout en se levant. Le jeune Bushinenghé le reteint tout juste, au moment qu’elle faisait son premier pas pour se rapprocher du fleuve.

– Je n’ai pas fini Mademoiselle… jura-t-il, en la tenant par le bras.
– …

Elle resta muette. Son silence dégageait une beauté que rien ne pouvait décrire. Pas même le merveilleux tracé « d’Anapo » qui s’étendait sur la droiture de ses tétons. Ce tracé «d’Anapo » est un Dessin Kali’na qui symbolise une tendance musicale : « Sampulali Moli Nenkewae », le Sampula Kali’na traditionnel. On posait ce dessin sur les tambours utilisés lors des prestations.
Les yeux du jeune garçon ne la lâcha pas d’une seconde ; ils parcourraient tout son corps pour trébucher sur les cicatrices avoisinant ses épaules.

Il balbutiait…

– Où as-tu eu ces blessures… ces cicatrices ? pardon…

On voyait qu’il était embarrassé. Triste. Il essayait de retenir quelques chaudes larmes.

– Esclavage ! Torture ! Génocide ! s’écria-t-elle. – Kumalawai ! Wayana ! Kali’na ! poursuivit-elle tout en libérant une rivière de larmes qui traversait l’embouchure de ses paupières.

Le passé, semble-t-il, bouleversait encore cette jeune amérindienne. Qui était-elle ? Pourquoi paraissait-elle aussi mystérieuse ? Pourquoi portait-elle tous ces signes sur son corps ? Le jeune Bushiningué serrait ses mains comme pour exprimer son empathie, tout en laissant défiler ces questions dans sa tête.

– Qui êtes-vous ? réussit-il à dire.

Et la jeune femme, aussi brillante que les rayons du soleil, aussi rapide que l’éclair, courut… Et plongeât dans le fleuve du Maroni… Elle glissait dans les profondeurs du fleuve Jusqu’à ce que la nature ait oublié le son de son souffle…

Le jeune Bushinengué resta stupéfait, interdit face à la rapidité de l’action.

S’était-elle noyée …?

Fin

Anmwe
Source/Université de Guyanne
Photo/Archives
www.anmwe.com