MONTRÉAL Qc, Canada – De Sweet Micky à Bitter Mimi

La nouvelle de l’annulation du concert de Sweet Micky est tombée comme une chape de plomb en ce début d’après-midi du vendredi 22 mars dernier. Le controversé artiste devait se produire le soir même à Montréal. Depuis près d’une semaine, il défrayait les manchettes des grands bulletins d’information du Québec. La diaspora montréalaise retenait son souffle: viendra-viendra pas ? Telle était la question! Des intérêts d’ordre commercial, politique, moral et communautaire était en jeu. Dans mon analyse (analyser signifie: décomposer l’ensemble en ses éléments constitutifs), je mettrai en exergue ce qui se tramait en coulisse.

1- Des intérêts commerciaux: des chiffres qui parlent La dernière fois que Sweet Micky a offert un show à Montréal, c’était en 2016. Il a cartonné. Dans un marché potentiel de 6000 danseuses et danseurs de bal, il a réuni 2400 personnes. Il a mobilisé à lui seul 40 % du marché. Ce n’est pas rien. Il est fort! Les promoteurs le savent.

Sweet Micky répond à un besoin du marché. L’ironie de l’affaire, c’est que ce bal-là fut fréquenté en majorité par des femmes: entre 55-60 % du public, selon les organisateurs. C’était du Micky postprésidentiel dans son état brute: obscénités, propos misogynes; tout y était. Le public— tissé en majorité de femmes—, en redemandait. Micky leur lançait de la “viande rouge” en pleine gueule. Pour un organisateur de spectacle, c’est du “pain béni”. C’était une question de temps avant qu’on annonce son retour. Le succès arrivait sur des chapeaux de roues; puisqu’à deux jours du spectacle, plus de 1000 billets s’étaient envolés en prévente comme des petits pains chauds. Quand on connait la légendaire procrastination haïtienne, c’était la “chronique annoncée” d’un succès retentissant. Le public dansant était prêt à faire le déplacement pour Micky. Un public majoritairement féminin. Est-ce symptomatique d’un mal qui ne dit pas son nom ? J’y reviendrai plus tard.

Le succès du show de Micky était acquis, à condition qu’on supprime de l’équation la détermination d’un Frédéric Boisrond, qui a pointé du doigt les enjeux moraux dudit show.

2- Des enjeux moraux: misogynie dans un contexte “Me Too” Dès l’annonce du spectacle de Micky à Montréal, le diplômé en sociologie, Frédéric Boisrond, s’est servi de sa plume alerte et vive pour dénoncer l’indécence de Sweet Micky et exiger qu’il soit persona non grata au Canada. À cet effet, il a écrit aux autorités et aux décideurs politiques canadiens de tous les paliers. Il a alerté les médias sur les chansons immorales de Micky. Je salue son mâle courage. Je sais qu’il a fait l’objet d’intimidation. Il a tenu bon.

Pourtant, sa lutte aurait été vaine, s’il n’avait eu l’intelligence politique de s’adjoindre des organisations féminines au cours de la dernière semaine. C’est alors que la Mairesse de Montréal a parlé aux décideurs de la Capitale canadienne pour demander que Micky soit persona non grata au Canada. La messe était dite. Les enjeux politiques étaient en défaveur de Micky; et ils sont graves.

3- Les enjeux politiques

Du point de vue de la politique étrangère, cette affaire recélait tous les ingrédients d’un incident diplomatique entre le Canada et Haïti. Et pour cause: Michel Martelly est un ancien Président constitutionnel d’une République amie; qui a de bonnes chances de revenir au pouvoir (hélas! quant à moi!) en 2022. À ce titre, il détient un passeport diplomatique en bonne et due forme. La diplomatie est un jeu de réciprocité. Ottawa et Port-au-Prince sont mutuellement accréditaires et accréditants de Diplomates. Du point de vue de la Haute Politique (High Politics), il serait indélicat de frapper d’interdiction de territoire canadien un Ancien Président d’une République amie. Ce serait, en langage diplomatique, un geste inamical, sinon un “faux pas” diplomatique. Le Canada y a déjà goûté; puisqu’il avait inscrit le nom de l’Ancien Premier Ministre haïtien, Jacques Édouard Alexis, dans la liste noire de ceux qui sont interdits de territoire canadien. Dans sa verticalité gonaïvienne, Jacques Edouard Alexis avait exigé et obtenu (fait rarissime) des excuses officielles du Canada. Le Canada n’a pas voulu rejouer dans ce film-là.

En outre, c’est la politique interne canadienne qui aura eu le dernier mot dans cette affaire. Dans un peu plus de six mois, le Premier Ministre Justin Trudeau ira en élection. Le parti libéral traine dans les sondages. Justin Trudeau perd des plumes auprès de l’électorat féminin, en marge de l’affaire Judy Wilson-Raybould. Il ne veut pas s’aliéner les mouvements féministes pour un “Sweet Micky”. Il faut donc trouver une issue (Win Win) dans laquelle personne ne perd la face. “La politique, c’est l’art du possible”, disait Gambetta. Comment faire avaler la pilule? C’est le travail des architectes de la politique étrangère du Canada. Dès lors que la conjoncture de politique interne canadienne n’était pas favorable à l’arrivée de Micky, il ne restait à l’Ambassade du Canada à Port-au-Prince d’offrir à l’Ancien Président d’Haïti le privilège de se désister de lui-même, en invoquant les prétextes d’usage, du genre “mon chien est mort” ou “ma grand-mère est ressuscitée”. C’est ce qu’a fait Micky. La messe est dite. Micky est persona non grata au Canada (pour des spectacles) au moins jusqu’au 1er octobre 2019. Élections fédérales obligent!

Or, l’affaire Micky cache mal nos problèmes collectifs. C’est mon dernier point.

4- Des enjeux collectifs. L’affaire Micky: syndrome d’une pathologie collective haïtienne

Je vais me contenter ici de soulever un certain nombre de questions. Mon objectif n’est pas de “moraliser” les lectrices et lecteurs; mais de les faire réfléchir:

a- Que révèle le fait que le public de Micky soit composé en majorité de femmes ( je n’ai pas dit de filles) ? Une femme qui paye un artiste pour qu’il lui lance en pleine face des propos misogynes ne révèle-t-elle pas un comportement malsain?

b- La communauté haïtienne du Québec est estimée à environ 154 000 âmes. Elle compte des femmes instruites, intelligentes et bien en vue. Pourquoi a-t-il fallu Frédéric Boisrond— un homme— pour mener ce combat en faveur de la cause des femmes? Je salue la verticalité de Frédéric. Toutefois, il aurait été plus naturel d’entendre des femmes, dont les noms résonnent par ailleurs très fort à Montréal pour mener de front ce combat. Où étaient-elles (cachées) ? Laissez-moi deviner: elles se sont peut-être dit: “Ki mele dada’ m” ? À moins qu’elles dansent, elles aussi, au rythme de Micky.

c- Enfin, comment peut-on laisser Sweet Micky diffamer une femme de la trempe de Liliane Pierre-Paul, qui est le symbole même de la lutte pour la démocratie pendant la dictature de Jean-Claude Duvalier? Je rappelle que cette femme a été torturée, battue et humiliée dans les geôles de Duvalier. Où sont passés le sens moral et la décence des médias qui ont joué à tue-tête les cacophonies obscènes et grivoises de Micky? Où est passée la solidarité des journalistes, qui auraient dû bannir Micky des ondes, en se disant Liliane c’est moi, Liliane c’est nous?

La triste vérité, c’est qu’il n’y a pas de “nous” collectif haïtien. Nous sommes un ensemble de “chacun pour soi”.

Pourtant l’admirable courage de Frédéric Boirond montre la voie à suivre et la voix à écouter. L’immortel Jean-Price Mars, dans la Vocation de l’élite(1919), rappelle que le relèvement d’Haïti ne sera possible que lorsque des élites tireront la masse vers le haut. Bravo Frédéric! En attendant, pour le Canada, de Sweet Micky, Michel Martelly est devenu Bitter MiMi, sinon Latcha Mimi. Puisse l’exemple de Frédéric être suivi en Haïti!

Jean Fils-Aimé, Ph.D.

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